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IDENTITÉS, EXPÉRIENCES,
PARADOXES ET ORIENTATION
Robert SOLAZZI -L'Indécis
n° 64 (décembre 2006)
Je mettrai en exergue
la citation d’un auteur italien du 18ème
siècle, qu’Edgar MORIN et ses
collaborateurs ont redécouvert récemment,
Jean-Baptiste VICO :
« la clarté
est le vice de la raison humaine, plutôt
que sa vertu. »
Il met en cause la manière
dont la société de la Renaissance
a récupéré la pensée
de DESCARTES. Le grand débat était
: Descartes ou pas Descartes ? Ou bien Descartes
ET autre chose ? En matière d’orientation,
il s’est produit la même dérive
: on a transformé des situations complexes
en situations apparemment claires, rendant
le problème encore plus obscur. Je
vais donc essayer d’être clair,
mais ne comptez pas sur moi pour évacuer
la complexité de l’orientation
!
Je voudrais développer trois points
:
Tout d’abord, l’histoire d’une
recherche : à partir d’un petit
historique, je dirai comment j’ai essayé
de construire mon identité personnelle
et professionnelle en insistant sur cette
dernière pour mettre en évidence
les courants d’idées et les auteurs
qui m’ont marqué, sachant que
ce sont aussi les personnes et les groupes
que j’ai aidés qui m’ont
appris mon métier, sans oublier les
20 ans passés avec Trouver/Créer,
pleins de bruits et de fureur, mais aussi
de recherche intense et d’amitiés
chaleureuses. En 2° partie, j’aborderai
le concept de l’expérience, en
3°, le concept du paradoxe. Enfin, je
conclurai.
Mon histoire commence par
la déclinaison de mon identité,
comme à la gendarmerie (qui êtes-vous
? vos parents, grands-parents, leurs noms
et prénoms, etc.) Parents italiens
– père anarchiste, réfugié
politique, électromécanicien,
mère catholique pratiquante, tous deux
originaires d’une petite ville du centre
de l’Italie, Fabriano, berceau européen
du papier dès le 13ème siècle.
Ces racines m’ont imprégné
durant toute ma vie et ont fondé mon
identité sur des paradoxes : je me
sens intégré mais aussi différent…
Toute ma vie, je vais faire mentir les statistiques,
les diagnostics médicaux, scolaires
et administratifs. Contre l’avis de
mes enseignants (et les probabilités
: à cette époque, avant 1940,
les enfants d’ouvriers devaient devenir
ouvriers), j’ai poursuivi mes études
jusqu’au Lycée Louis le Grand.
Mais, arrivé en Maths Sup., une forme
atypique de poliomyélite arrêta
mon élan …
A ce propos, je vous signale quelqu’un
d’absolument passionnant qui vient de
sortir un disque, GCM - Grand Corps Malade.
Je vous recommande un de ses textes, "10h20",
où il raconte ce qui s’est passé
quand il a eu une sorte de rupture de la moelle
épinière et que les médecins
lui avaient donné deux ans à
vivre.
C’est une expérience
très forte que j’ai vécue
aussi. Quand je me suis arrêté,
je préparais Polytechnique et on m’a
dit : il vous reste un an à vivre …
J’ai eu cinq ans d’errance. Heureusement,
grâce aux Scouts de France, au chant
choral, au théâtre, aux jeunes
des hauts de Belleville, j’ai pu tenir
le coup. Un médecin a osé mettre
en doute le diagnostic de ses confrères
et ma vie a pu reprendre son élan.
C’est alors que je me suis dit «
mais enfin, il n’y a personne pour aider
les gens qui sont en errance ? » C’est
comme cela que j’ai découvert
le métier de conseiller d’orientation.
Quand j’en ai parlé
aux jeunes de mon quartier (Belleville –Ménilmontant),
ils se sont récriés : «
Ne fais pas cela, ça ne sert à
rien ! » J’ai quand même
persisté dans mon projet, et je suis
devenu conseiller d’orientation professionnelle.
Après mes études
à l’INETOP, j’ai quitté
Paris, en septembre 1954, pour l’Office
d’orientation de St Brieuc. J’y
ai découvert un travail de conseiller
aux antipodes de mes rêves : tests à
la chaîne, y compris les tests individuels
et les entretiens, constitution de dossiers
à l’aveuglette avec des comptes-
rendus qui n’étaient utilisés
par personne, etc.
A Noël, j’avais trouvé un
autre poste : la petite ville de Cholet voulait
créer un office d’orientation
et le directeur d’Angers cherchait quelqu’un.
Cholet, c’est où ? C’est
la capitale des Mauges, me répondit-on.
Les Mauges ? Oui, "les mauvaises gens"
! Paradoxalement, j’ai passé
quinze années d’un travail passionnant
et je remercie "les mauvaises gens"
d’avoir accueilli un parisien, un "étranger".
Ce coin perdu avait une originalité
géographique telle que, dans son livre
"Paris et le désert français",
J.F. GRAVIER réserve tout un chapitre
sur le choletais qui ne répond pas
du tout aux normes classiques de développement
économique des zones rurales. Tout
ce qu’on m’avait appris ne marchait
pas, les statistiques étaient fausses
et il m’a fallu
réinventer mon métier …
C’est là aussi
que j’ai découvert, dans les
années 60, Carl ROGERS. Il m’a
appris une chose que je pratiquais : en toute
personne, même la plus démunie,
même dans l’état le plus
triste, il y a des capacités de développement.
Carl ROGERS m’a permis de théoriser
ma pratique. Par ailleurs, avec le courant
de la dynamique des groupes, j’ai découvert
la psychosociologie et complété
ma formation grâce à un organisme,
l’IFEPP, où j’ai rencontré
Alexandre LHOTELLIER qui commençait
à théoriser le conseil. J’ai
pu mener des recherches sur ma région,
en développer les dimensions éducative,
sociale et politique et comprendre le rôle
complexe que pouvait jouer un CIO à
l’échelle d’un territoire.
En 69/70, de privé,
mon Office est devenu public et je suis devenu
fonctionnaire ! Le Ministère, me reprochant
de l’avoir quitté alors que je
n’étais pas fonctionnaire en
1955 (ils avaient marqué ça
dans un coin de mon dossier), me reclassa
comme conseiller et non comme directeur, alors
que j’avais créé de nombreux
d’emplois ! La situation devint très
vite intenable.
Heureusement, j’avais eu la chance de
rencontrer à plusieurs reprises Geneviève
LATREILLE, d’abord sur les marchés
parisiens où nous vendions des journaux
à la criée, puis dans les Congrès
de l’ACOF et dans des Congrès
syndicaux. Elle venait de créer, à
LYON, un Centre de Formation de Conseillers
d’orientation, rattaché à
l’Institut de Psychologie, et cherchait
un formateur pour faire équipe avec
Yvonne MONGAIN et développer un Centre
d’Application aux méthodes originales.
Une nouvelle aventure commençait, avec
la découverte de LYON - ville aux paradoxes
multiples - et une formation professionnelle
- elle aussi traversée par des contradictions
et des paradoxes. C’est à cette
époque là que mes origines révélèrent
à mes Inspecteurs que « je manquais
de sensibilité administrative »
…
Avec Geneviève LATREILLE,
je renouais avec Carl ROGERS, mais aussi avec
la psychosociologie de l’orientation
et la "naissance des métiers",
thèse de Geneviève qui troubla
profondément le monde des conseillers
et des théoriciens officiels. Avec
l’appui d’Hugues PUEL, l’économie
reprit toute sa valeur. C’est aussi
à cette époque là que
j’ai appris l’importance de l’interaction
entre la théorie et la pratique. A
partir de 1979 commença la lutte pour
la survie du Centre de Formation de Lyon -
considéré comme non orthodoxe
- et qui finira par disparaître en 1993
malgré les efforts de Claudine VACHERET.
Entre temps, en 1975, Geneviève
LATREILLE invita à Lyon l’un
des créateurs de L’ADVP, Denis
PELLETIER. C’est de cette rencontre
que partirent, en Europe, les formations autour
de l'ADVP d’où allait émerger,
en 1987, l’association Trouver/Créer,
dont j’ai relaté l’histoire
par ailleurs. Ce furent aussi les rencontres
avec Gilles NOISEUX et Raymonde BUJOLD qui
me permirent d’approfondir la dimension
psychopédagogique de l’orientation.
En 1977, j’ai découvert
Edgar MORIN et les théories de la complexité.
J’y trouvais des idées qui m’allaient
bien, qui tournaient autour du paradoxe. Il
est vrai que, certaines fois, j’étais
emmêlé, de par ma vie personnelle,
dans des situations paradoxales et je ne voyais
pas comment m’en sortir. Edgar MORIN
et ses collègues m’ont fait avancer
sur ces questions.
En 1982, Geneviève
LATREILLE disparaît, vaincue par la
maladie. Le directeur de l’Institut
de psychologie de Lyon2, Jean GUILLAUMIN,
a écrit une préface aux textes
de Geneviève LATREILLE où il
a exposé sa compréhension de
sa pensée. A cette occasion, il nous
a fait découvrir quelqu’un que
je trouve extraordinaire, le grand pédiatre,
psychologue et psychanalyste, Donald W. WINNICOTT.
En mettant en évidence le paradoxe
du "trouvé/créé",
il me lança sur une piste féconde
mais parsemée d’embûches.
C’est là où j’allais
retrouver VICO et le problème de la
pensée dichotomique qui règne
sur les conceptions de l’orientation
depuis le début du siècle.
En 1993, le Ministère
a estimé que le centre de formation
créé par Geneviève LATREILLE
était par trop marginal et innovant.
L’association Trouver/Créer,
porteuse des innovations du Centre de formation
des conseillers, n’ayant alors plus
d’adresse, fut alors hébergée
par Economie et Humanisme, par l’intermédiaire
d’Hugues PUEL.
L’idée utopique
de l’association était de faire
une synthèse entre les approches sociologiques
et économiques des "lyonnais"
et les approches psychologiques et éducatives
des "québécois". Malgré
bien des vicissitudes, des confrontations,
des résistances à "l’air
du temps", nous avons gardé ce
cap, grâce aux apports de Raymonde DEFRENNE
et des membres de l'association. Vous trouverez
dans le sommaire des sommaires de notre revue
l’INDÉCIS tous les éléments
nécessaires, dont je fais l’impasse
ici, pour en venir à mettre en évidence
deux concepts de base sur lesquels appuyer
notre nouvelle approche. Le lent entrecroisement
entre les savoirs d'expérience, d'action
et de réflexion nous a permis d'y voir
plus clair et de renforcer à la fois
nos identités personnelle et professionnelle.
J’en viens à ce qui se présente
comme les deux piliers conceptuels de notre
approche : expérience et paradoxe.
L’expérience
nous renvoie à WINNICOTT et à
ce qui est essentiellement d’ordre vital
: la première expérience vécue,
c’est la vie. Winnicott dit que le bébé,
dès qu’il naît et même
avant dès qu’il commence à
exister, se découvre lui-même
et découvre le monde, en même
temps. C’est ce qu’il appelle
le paradoxe du trouvé-créé.
Vous percevez bien le lien entre les deux
concepts ! Là, on n’est pas du
tout dans la pensée dichotomique. C’est
la découverte, en même temps,
de soi et du monde. Cette notion renvoie à
tous les travaux sur la pensée expérientielle,
sur l’apprentissage expérientiel,
sur la motivation. Elle nous permet de mieux
comprendre qu’on ne fait pas les choses
successivement, mais en même temps.
Pour ne pas compliquer l'exposé, je
vais les présenter l'une à la
suite de l'autre, mais ne perdez pas de vue
le lien qui existe entre expérience
et paradoxe.
L’expérience,
ses caractéristiques
D’abord, l’expérience
est vécue, c’est-à-dire
qu’elle est d’ordre émotionnel
; l’ordre émotionnel est moteur.
Ce n’est que petit à petit que
va émerger la conscience. Un chercheur
en neurosciences, Antonio DAMASIO dans "L’erreur
de Descartes" précise : «
Descartes dit : "je pense donc je suis"
et moi je dis "je suis donc je pense"
». Si vous observez comment a été
construit le système scolaire français,
vous comprendrez que nous avons été
formés véritablement sur une
base de cartésianisme, à partir
d’un "je pense donc je suis".
L’accent est mis sur "je pense",
l’élève est une machine
à penser et il n’existe pas comme
personne. Vous voyez bien, par exemple, que
les locaux ne sont pas faits pour que la personne
puisse s’exprimer, les groupes se constituer
...
Mais le vécu ne devient
une expérience existentielle qu'à
partir du moment où s'engage un mouvement
de réflexion pour en dégager
le sens - l'intentionnalité - puis
un travail d'intégration dans l'histoire
personnelle et sociale, qui va conduire à
prendre une décision - c'est le passage
vers l'action. Je peux, à 80 ans, n'avoir
que peu d'expérience véritable
et, à 30 ans, être une personne
d'expérience !
Vous retrouvez ici, introduites
autrement, une des bases de l'ADVP, qui a
été souvent perdue. Je considère
que, dans l’ADVP, on a gardé
la séquence de prise de décision,
c’est-à-dire les quatre étapes,
de manière mécanique, et on
a oublié ce qui était, au départ,
la force expérientielle. Je ne dis
pas cela pour renier la séquence opératoire
qui est un outil pour faire des projets, pour
la stratégie ; mais, au cœur,
il y a l’expérience, celle qui
est partagée avec d’autres. Si
vous avez des enfants en bas âge, prenez
un peu de temps pour les observer et vous
verrez qu’ils font un apprentissage
expérientiel. Ils découvrent
aussi des lois, c’est-à-dire
que l’enfant est déjà,
tout petit, un chercheur scientifique (cf.
les théories de PIAGET), qu’il
vit, analyse, classe, étiquette, généralise,
avant même de pouvoir trouver les mots
pour le dire. On voit des enfants qui ont
déjà la notion de lois physiques,
chimiques, etc., et aussi la notion de lois
sociales. Seulement, cette chance de vivre
des expériences réfléchies,
partagées, débattues aussi –
parce que les enfants, en posant les questions,
se construisent un savoir -, plus tard on
n’y a plus droit ! Une fois qu’on
est entré en CP, LE savoir vous est
dit et vous devez l’accepter tel quel.
La découverte des sciences par l’expérience
est l’objectif recherché par
"La main à la pâte",
l’équipe de Georges CHARPAK.
C’est une manière de réintroduire
l’expérience à partir
de l’action, non pas en accumulant des
expérimentations comme le proposent
les méthodes dites actives (on fait
faire un maximum de trucs aux jeunes) mais
en leur permettant de réfléchir
dessus et d’arriver à des énoncés
de lois vérifiés et discutés.
Emerge alors la notion d’hypothèse,
de dispositif expérimental, qui va
permettre aux gens de s’approprier le
monde, mais aussi de s’approprier eux-mêmes,
de construire des outils qui permettent d’aller
plus loin, d’aborder la question du
"comment je peux m’approprier ma
vie ? " L'individu devient une personne
à partir du moment où il s'engage
dans l'action comme un chercheur scientifique,
observe, s'interroge, débat, formule
des hypothèses, en choisit une, monte
un dispositif, une stratégie, pour
la mettre à l'épreuve, observe
à nouveau, évalue les résultats.
Il va de l'expérience vécue
et intégrée au projet, à
l'expérimentation, à l’expérience
construite, activée, évaluée
... et ainsi de suite, toujours avec les autres
(JE n'existe que s'il y a un TU, nous rappelle
Martin BUBER).
Qu’est-ce que cette
dimension personnelle, de l’expérience
? - vivre, rêver, imaginer, projeter,
réfléchir, intégrer.
La dimension sociale, c’est l’expérience
partagée, débattue. On ne fait
que trop rarement travailler en groupe les
jeunes ou les adultes pour débattre
de leurs projets, de leurs représentations
sociales. L’individu est isolé
complètement de son contexte ... or
tenir conseil, c'est délibérer
pour agir, nous rappelle opportunément
Alexandre LHOTELLIER.
La notion de paradoxe
Par définition, c'est
une notion difficile à appréhender
! Les confusions sont très fréquentes
car nous sommes enfermés dans la pensée
dichotomique dans laquelle le paradoxe n'existe
pas. Pire, c'est une faute logique qui soulève
les sarcasmes des penseurs très rationnels
: si A existe, non A n'existe pas. Et pourtant
! Le paradoxe est une notion qui dérange,
qui heurte le sens commun, une notion que
l'on confond avec la contradiction. Une contradiction
peut être levée, résolue
et après il n'y a plus de problème;
alors qu'un paradoxe ne peut pas être
résolu de manière simple, sauf
à partir dans le délire. La
vie et la mort existent ensemble ; la solution
n'est pas la vie seulement la vie, ou la mort
seulement la mort, mais vivre comme si on
ne devait jamais mourir tout en sachant que
c'est impossible.
J'ai développé
dans d'autres articles cette notion de paradoxe
qui est à la racine de la pensée
complexe d'Edgar MORIN. Pour essayer d'approcher
cette notion, je vous propose quelques détours.
Je vous recommande la lecture de "La
malscène" de Philippe BEAUSSAN,
sur les paradoxes du spectacle vivant. Le
paradoxe du comédien de DIDEROT, c’est
comme ce que nous vivons quand nous sommes
acteurs de l’orientation : à
un moment donné, nous jouons un rôle,
des rôles - souvenez-vous des rôles
constitutifs de l’identité dont
on a déjà parlé. DEPARDIEU,
au cinéma ou au théâtre,
est-il DEPARDIEU (je le reconnais) ou son
personnage (j’oublie l’acteur)
? Comment puis-je, moi, à tel moment,
mettre entre parenthèses mes autres
rôles et jouer mon rôle professionnel
avec toutes ses composantes (stagiaire, intérimaire,
chef de service, psychologue reconnu, inavoué,
pseudo, etc.)? Quand je débutais, les
gens me disaient « monsieur, il faut
un diplôme pour faire ce que vous faites
? » Je répondais « à
quel genre de diplôme pensez-vous ?
» Tranquilles, ils me demandaient «
est-ce qu’il faut le BEPC ? »
Ou bien la question était « avez-vous
des enfants ? Non ? Alors vous ne pouvez pas
comprendre ! »
Carl ROGERS parle à
ce propos du problème de l’empathie.
Pour ROGERS, tout est en position paradoxale
: je dois découvrir l’autre qui
est devant moi, le comprendre de l’intérieur,
essayer de vivre comme il vit, avec sa culture,
même si elle me révulse, je dois
le faire tout en restant moi-même …
et ne me dites pas que c’est facile
! En général, on est dichotomique
: ou
je suis en sympathie avec l’autre et
je vais peut -être approuver des choses
horribles, ou je vais rentrer dans la neutralité
bienveillante qu’on m’a apprise
quand j’ai débuté, c’est
dire que je deviens un glaçon, un miroir
abstrait, inodore et sans saveur : le gars
dit « je ne sais pas comment je vais
faire ce soir, je ne sais pas où coucher
» - continuez, je vous écoute…
Comment faire ? Comment puis-je à la
fois être empathique et rester moi-même
de manière à survivre pour les
autres ? Si j’entre en sympathie avec
les gens, je n’existe plus, je vais
les accompagner chez eux, les border dans
leur lit, etc. Comment faire, ensuite, pour
trouver un rôle plus distancié
? Comment faire ?
Cette notion de paradoxe,
qui gêne tout le monde, est au cœur
de la vie. MORIN, WINNICOTT, BOUTINET et LATREILLE
nous éclairent à ce sujet. Geneviève
LATREILLE montre que le métier n’est
jamais trouvé comme ça - qu’il
n’est jamais inventé non plus
comme ça. Aux moments où je
nais, où je grandis, où je vais
choisir une activité professionnelle,
ou plusieurs, je suis dans une société
qui se présente dans un certain état,
qui m’offre des métiers dans
un certain état. Je vais faire "avec".
Est-ce que je vais simplement tout ratifier
et céder, m’écraser ou,
au contraire, ai-je la possibilité
d’accepter, provisoirement dans certains
cas, et de fonctionner un peu comme un chinois
: quand il arrive en France, il prend n’importe
quoi pour gagner sa vie, une place de plongeur
et, dès qu’il commence à
laver ses premières assiettes, il pense
au restaurant qu’il va acheter ...
Le paradoxe de l’adaptation
: quand je m’adapte, est-ce que je me
plie à ce qu’on me demande, est-ce
que je me plie à la réalité
ou est-ce que je plie la réalité
? Plier et se plier, c’est bien le paradoxe
de l’adaptation, de l’enfant qui
grandit – j’obéis ou je
n’en fais qu’à ma tête
– et qui "navigue". Plier
et se plier … s’adapter à
la société ? ou s’adapter
et adapter la société ? c’est-à-dire
accepter à certains moments et, à
d’autres, refuser.
Cela, on a du mal à
le faire passer, parce qu’on résiste
au fait paradoxal : si on a dans la tête
un métier où les emplois sont
divisés en petites cases, s’orienter
c’est se caser, orienter c'est caser
les gens, trouver à chacun sa case
où il restera pour la vie ! Mais qui
a écrit cela ? Pourquoi est-ce que
je resterais toute ma vie PDG, plongeur ou
balayeur municipal ? On a des représentations
mentales qui traitent notre univers de façon
dichotomique : je suis ça, je ne suis
pas autre chose. Alors que, dans mon for intérieur,
ma vie personnelle, je sais que je suis ça
et autre chose. Pour accepter d’avoir
le droit de penser cela, il faut que je sorte
du cartésianisme pour qui A est A,
B est B et A ne peut être non-A. Alors
que le paradoxe est que A et non-A existent
ensemble. C’est l’histoire de
VICO : si on est trop clair, c’est alors
qu’on est obscur. Je vous recommande
de travailler cette notion de paradoxe. VICO
a aussi inventé ce qu’il appelle
l’ingénium, l’invention,
l’imagination. C’est la pensée
qui relie, par rapport à celle qui
sépare. Nous devons naviguer à
la fois entre analyse et synthèse,
alors qu’en général on
s’arrête à l’analyse.
Il faut créer des liens entre des choses
qui, peut-être, n’en ont pas.
Souvenez-vous des auvergnats qui cherchaient
du boulot quand ils sont montés à
Paris : ils ont commencé à vendre
du charbon puis découvert par l’expérience
que, l’été, leur commerce
ne marchait pas. Ils se sont alors mis à
vendre de la limonade. Quelle boutique bizarre,
charbon, limonade ! Quand vous évoquez
cette démarche avec des gens, à
propos de leurs projets d’orientation,
ils vous prennent pour un fou. C’est
l’idée extraordinaire de Geneviève
LATREILLE : les métiers sont des construits
humains en grande partie indéterminés.
Comment peut-on imaginer les métiers
du conseil comme une activité simple,
celle d'un agent appliquant des mesures ?
Il nous faut devenir des "chevaliers
du subjonctifs" !
La construction des identités
devrait être l'objectif principal de
l'orientation tout au long de la vie. Elle
devrait prendre en compte de nombreux paradoxes.
Sans entrer dans les détails qui alourdiraient
cet exposé introductif, mais pour vous
donner envie d'approfondir cette approche,
je vais vous en citer quelques-uns, volontairement
dans le désordre :
- les rêves d'avenir : ce paradoxe est
traditionnellement escamoté en orientation
et ramené à un choix simple
(sic) entre rêves et réalité.
Or les deux pôles de ce paradoxe sont
illusions/réalités. Les rêves
sont à la fois une tentative de fuite
hors du réel ou une construction en
imagination d'une réalité future.
- le projet : cette notion a connu son heure
de gloire puis est passée de mode.
La raison en est que sa dimension paradoxale
avait été éliminée.
Pourtant J.P. BOUTINET nous avait prévenus
en décrivant les huit paradoxes du
projet : réussite/échec, temps/espace,
individuel/collectif, théorie/pratique,
stratégie/improvisation, innovation/régression
culturelle, sens/hasard, vivre/mourir ...
- le jeu : c'est WINNICOTT qui a redonné
ses lettres de noblesse au jeu en mettant
en valeur ses paradoxes : le jeu est à
la fois sérieux et pas sérieux,
une activité spontanée et organisée,
une manière d'essayer un rôle
ou de jouer un rôle. Pour qu'il y ait
jeu, il faut un espace/temps transitionnel
suffisant, mais pas trop, pour que le mouvement,
l'action, puisse se dérouler dans de
bonnes conditions. S'il y a trop de jeu le
mouvement délire, s'il n'y a plus de
jeu, le mouvement se bloque. S'orienter c'est
donner (ou se donner) du jeu pour se mettre
en marche.
- l'expérience : nous avions effleuré
tout à l’heure le paradoxe de
l'expérience, qui ne devient vraiment
une expérience que par la recherche
du sens et de la direction, naviguant entre
cognitif et affectif, c'est le couple raisons/émotions
: à la fois vivre intensément
et réfléchir rigoureusement.
- le conseil : une notion souvent galvaudée,
réduite soit à un ordre camouflé
en conseil, soit à un refus de conseil
sous prétexte de neutralité.
Rappelons-nous la définition d'A. LHOTELLIER
: il s'agit de délibérer pour
agir, c'est une situation de conseil individuel
ou de groupe. Deux paradoxes importants :
il s'agit d'une situation d'influence oscillant
entre contrainte et liberté et qui
doit se dérouler dans un climat de
confiance oscillant lui-même entre dépendance
et méfiance.
En guise de conclusion provisoire,
j'ai voulu, ici, mettre en valeur ces deux
notions - expérience et paradoxe -
qui me semblent pouvoir servir de socle à
l'approche de Trouver/Créer, laissant
volontairement dans l'ombre bien d'autres
choses. Pour prolonger la réflexion
sur la notion de paradoxes en orientation,
je vous signale mon article paru dans l'INDÉCIS,
n°28 de 1997, sur la notion d'expérience
les articles, anciens mais toujours d'actualité,
de Raymonde BUJOLD, en particulier, "le
conseiller, un éducateur de l'intentionnalité",
paru dans l'INDÉCIS n° 18 de 1990.
Permettez- moi, pour terminer, de reprendre
ce que j'écrivais pour les dix ans
de Trouver/Créer :
« Dans cette nouvelle
perspective, les personnes qui s'orientent,
comme ceux qui les accompagnent, deviennent
des chercheurs qui trouvent et créent
en même temps, à l'image des
chercheurs scientifiques. »
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